Amory Augé – Revue en ligne Format court - février 2013

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En 2008, l’artiste vidéaste Sabine Massenet cachait au hasard des livres de dix-sept bibliothèques de Seine-Saint-Denis une petite carte qui disait : “Si vous trouvez cette carte veuillez écrire à l’adresse suivante”. Pendant deux ans, elle a ainsi correspondu avec des lecteurs et des lectrices ayant découvert cette missive étrange. Dix-neuf ont accepté d’être filmés et d’évoquer leur rapport aux livres et à la lecture. Patricia, qui donne son nom à ce court-métrage étonnant présenté en sélection à Clermont-Ferrand, a été la première.
« Patricia » n’est qu’un des dix-huit portraits en trois chapitres (3x6 portraits) réunis dans l’installation “Image trouvée”, présentée pour la première fois à l’espace Khiasma en février 2011. Pointe de l’iceberg donc mais choix judicieux de la part de la vidéaste tant l’histoire de cette femme addicte à la lecture qui, enfant, volait des livres de poche tous les jours au Monoprix, est passionnante.
« Patricia », c’est d’abord une voix qu’on entend sur des images en diptyque d’un parc de Bobigny. Une belle voix, grave, posée qu’on imagine celle d’une fumeuse. Elle n’apparaît qu’au milieu du film, c’est une femme aux cheveux clairs avec un visage dur aux traits fins. La voix qu’on associe à Patricia n’est en fait pas la sienne. On l’apprend au générique de fin, une autre femme a lu ses mots. Parti pris étonnant et déroutant mais qui semble renvoyer au principe même de la lecture – sujet du film- celui du lecteur qui lit les mots d’un autre, l’écrivain. Patricia, qui parle des écrivains, devient donc ici en quelque sorte elle aussi quelqu’un que l’on lit, dont on porte la voix. Issue d’une famille nombreuse, Patricia trouve refuge pendant son enfance dans les livres qu’elle dévore seule, cachée sous l’étagère à côté de l’aspirateur et des pots de peinture. Elle qui définit son adolescence comme celle d’une “racaille” enchaîne les confidences et les anecdotes sur les livres qu’elle a lus ou qu’elle ne voulait pas lire. À commencer par ceux des écrivains “aux noms ridicules” comme Marguerite Duras ou Marcel Aymé (”je me disais ça doit être un con”). Le moment le plus fort du film est sans doute le récit de la découverte de “Crimes et Châtiments”, cadeau de sa mère qui pensait lui offrir un polar. Cette mère qu’elle n’a “jamais vu lire” ne savait pas alors qu’elle était celle qui permettrait à sa fille de connaître sa plus grande expérience de lecture. Un livre si important pour elle qu’elle souhaiterait plus tard être incinérée avec. La force de Patricia est d’évoquer la lecture dans ce qu’elle a de plus ludique ou banal (le choix des livres en fonction de leur couverture) jusqu’à ce qu’elle touche de plus intime en nous. Le balancement entre les deux se fait sans heurt et sans jugement. Récit d’une existence portée par les livres, « Patricia » est un portrait d’une rare intelligence esquissant les contours d’une vie qu’on imagine difficile sans jamais s’y appesantir.