Annie Zimmerman  - Transports amoureux de Sabine Massenet

Revue Urbanisme – février 2005 – n°340.

La ségrégation pose des barrières horizontales - entre classes sociales - et verticales - entre âges, ethnies, religions, orientations sexuelles, centres d'intérêt, etc. Certains espaces publics échappent à cette ghettoïsation, tels ceux des transports collectifs. Les rencontres "mixtes" y sont encore possibles et laissent une chance au plaisir de l'altérité comme l'illustre cette vidéo de Sabine Massenet.

"Vous Annecy, moi région parisienne, rencontre escalator Valence, tel. 06 15 01 35 43."

"Train Paris-Toulouse le 24.12, jolie brune, vous vous êtes endormie sur mon épaule. Depuis je ne dors plus. paris.toulouse@laposte.net."

"Recherche pâtissier nomade rencontré le jeudi 11 octobre à l'aéroport de Marrakech. O1 39 21 65 64."

Les villes bruissent d'appels à l'autre ; ceux-ci sont extraits du journal Libération rubriques "transports amoureux" et "messages personnels". Sabine Massenet les a collectionnés pendant un an avant d’opérer une sélection allant du plus pathétique au plus drôle et ils constituent la bande-son de sa vidéo. Des voix aux accents différents les annoncent sur un mode discontinu.

Quant à l'ambiance visuelle, elle est nocturne, la matière tend vers l’évanescence suggèrent l'intangible de cette nappe de désirs, d'attentes, d'espoirs: les images douces et floutées d'une étonnante plasticité rappellent certaines oeuvres de Gerhard Richter Abstract Painting # 417, Pyramid ou la série Annunciation After Titian) et sa notion de " préexistence de la vision au vu". Par l'abstraction partielle de l'environnement urbain, la vidéaste renforce cette sensation de projection mentale: les signalisations deviennent signes, taches de couleur, de lumière. Dans ce cadre pénètrent des silhouettes aux contours indécis, qui se figent le temps de la lecture d'un message, puis reprennent leur mouvement et sortent du champ. On imagine que ces plans ont été tournés sur un quai, dans une gare, un aéroport. En fait, il s'agit d'une rue parisienne filmée à travers un écran translucide. La rue des Solitaires.

Le thème de la quête est récurrent dans le travail de Sabine Massenet, comme celui de la perte : érosion de la mémoire, de la vue, ainsi que du sens des mots et des représentations par associations, transformations, déformations qui ne manquent pas d'humour; mais qui alertent aussi lorsqu'il s'agit de la perversion progressive d'une image par une autre, comme c'est le cas dans son impressionnante vidéo hommage à Rosa Luxemburg (1) réalisée à la demande d'un théâtre: le commentaire et les images d'un film animalier classique sur les comportements sociaux des oiseaux ont été retravaillés pour glisser peu à peu vers un discours politique prémonitoire quant aux conséquences de la guerre de 1914-1918 prononcé en 1915, et vers une inquiétante vision de vols d'oiseaux regroupés en masses noires. Où apparaît finalement toute la pertinence de ce "message personnel" publié dans Libération : "Te revoir, pour faire face ensemble à l'effroi du monde."

 

(1)La vidéo « Je comprends moi aussi le langage des oiseaux » est inspirée d'une lettre à Sonia Liebknecht,  écrite par la révolutionnaire dans la prison de Woncke le 2 novembre 1917 :"…Vous le savez, j'espère mourir malgré tout à mon poste, dans un combat de rue ou au pénitencier. Mais en mon for intérieur, je suis plus près de mes mésanges charbonnières que de mes camarades…"