Bidhan Jacobs - Usages radicaux du flou dans le cinéma récent

1. Le flou de la faible densité

Robert Cahen et Sabine Massenet envisagent le flou selon sa très faible densité qui prend les formes de l’opacité pour le premier et de la dilution pour la seconde.

 

L’opacité : Robert Cahen, Traverses (2002)

Pionnier dans l’utilisation des instruments électroniques en général et de la vidéo en particulier, Robert Cahen réalise cette installation vidéo en 2002 avec le concours du Fresnoy et du CICV Pierre Schaeffer. Traverses fait partie de la collection du Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg depuis 2003. Cette installation se présente sous la forme d’une image verticale encadrée, tel un tableau, de 4m sur 3m où le blanc opaque laisse émerger lentement et partiellement des traces de figures humaines isolées pour finir par les engloutir.
La technique employée a été de filmer en studio sur fond bleu, avec beaucoup de lumière et une surexposition maximale, tout d’abord des personnes marchant face à la caméra, puis, séparément, des fumées blanches. L’incrustation des deux en post-production a permis d’obtenir ces nébuleuses à peine discernables dont la puissance auratique évoque une Sainte face (1658) du peintre Zurbarán. Mais R. Cahen, à l’inverse du peintre espagnol, ne travaille pas la transcendance (une trace matérielle renvoyant au divin) mais ramène au contraire une image sur terre.

 

la dilution : Sabine Massenet, Transport amoureux (2003-2005)

Sabine Massenet a 47 ans, vit à Paris et fait de la vidéo depuis 9 ans. Son œuvre, qui travaille la notion de fragment, est riche d’une vingtaine de titres dont la plupart sont distribués par Heure Exquise ! S. Massenet a réalisé Transports amoureux (2003-2005) avec une mini-DV après avoir collecté pendant deux ans les petites annonces de la rubrique « Transport amoureux » du journal Libération, passées par des gens qui ont manqué une occasion de faire la connaissance d’un inconnu rencontré à bord d’un transport en commun et qu’ils cherchent à retrouver.
Le flou a été obtenu en cadrant depuis l’intérieur d’une boutique à travers le verre sablé de la vitrine, le point rigoureusement fait sur le verre. L’image est donc nette. Le flou vient d’une part de la profondeur de champ (au-delà du plan de mise au point, c’est de plus en plus flou) ; il est d’autre part remodelé et amplifié par les propriétés du verre agissant comme un filtre qui diffuse, diffracte et réfracte la lumière de manière forte et très complexe. Le savant montage des images arrêtées et mise en mouvement, des très longs fondus d’entrée et de sortie, transforment les corps humains isolés en désirs vagues, en fantômes colorés, en taches de couleurs qui se meuvent, apparaissent comme de l’encre dans un buvard et dissolvent en se fondant dans la toile d’une luminosité pâle. Le flou devient une matière en lui-même, liant monde et êtres au sein d’une réalité rendue picturale et dénuée du moindre sens ; il incarne et exacerbe une misère affective propre à notre société actuelle